Perdu au cœur de l’île de Java, en Indonésie, le temple de Borobudur se dresse tel un vestige énigmatique d’une civilisation antique au destin obscur. Plus qu’une simple construction, ce monument imposant est un témoignage précieux de l’architecture bouddhiste ancienne, dont les ruines majestueuses défient le temps et la nature. Édifié au VIIIe et IXe siècle, il a traversé les siècles enseveli par la jungle et la cendre volcanique, jusqu’à être redécouvert au XIXe siècle, suscitant autant d’émerveillement que de questions sans réponse. Sa présence imposante au milieu de la plaine fertile de Kedu, entourée par des volcans toujours actifs, ajoute une aura de mystère à ce lieu de culte religieux dont la fonction exacte est encore l’objet de débats parmi les archéologues et les chercheurs en folklore.
Le temple, avec ses innombrables sculptures anciennes et ses bas-reliefs finement ciselés, raconte des récits complexes de la vie du Bouddha et des enseignements philosophiques bouddhistes, inscrits sur plus de cinq kilomètres de galeries. Ce parcours initiatique invite à méditer sur la nature de l’existence et le cycle infini de la naissance et de la mort, dans le cadre de la cosmogonie javanaise. Cependant, la découverte d’une galerie entière ensevelie sous la base, couverte de scènes sombres et troublantes, soulève d’épaisses questions sur la symbolique et les intentions des bâtisseurs de Borobudur. Pourquoi ce monde terrestre fut-il caché ? Quelles vérités venues de l’ombre tente-t-il de dissimuler ?
À travers les archives historiques, les témoignages culturels et les traditions anciennes, cet article s’attache à dévoiler le voile qui entoure Borobudur, explorant en profondeur son architecture complexe, ses liens avec d’autres temples proches et son rôle au sein de la société javanaise de l’époque. En examinant les différentes strates de sa signification religieuse et politique, le mystère insondable de cet ensemble de temples anciens réapparaît, oscillant entre réalisme historique et légendes enchevêtrées dans le brouillard de l’Indonésie ancienne.
Borobudur : un chef-d’œuvre d’architecture bouddhiste au cœur de Java
Le temple de Borobudur, souvent qualifié de plus grand monument bouddhiste au monde, est un chef-d’œuvre architectural d’une complexité et d’une portée symbolique remarquables. Situé dans la plaine de Kedu, entouré des volcans Merapi, Sundoro, Sumbing et Merbabu, cet édifice en andésite témoigne de la maîtrise technique et artistique de la dynastie Sailendra, qui régnait sur la région entre les VIIIe et IXe siècles.
Avec ses dimensions imposantes, environ 113 mètres par 113 mètres à la base et culminant à 35 mètres de hauteur, Borobudur est conçu selon une structure pyramido-terrestre formée de six terrasses carrées surmontées de trois terrasses circulaires. Ces terrasses symbolisent précisément les trois mondes distincts dans la cosmologie bouddhiste : Kāmadhātu (le monde des désirs), Rupadhatu (le monde des formes), et Arupadhatu (le monde sans forme). Cette division symbolique se reflète dans la décoration du temple, notamment à travers la profusion de bas-reliefs sculptés directement dans la pierre volcanique sur l’ensemble des murs et dans les garde-corps autour des terrasses.
Ce monument n’est pas seulement un temple mais un immense mandala tridimensionnel, un outil de méditation qui invite le pèlerin à un voyage spirituel vers l’illumination. Le cheminement initiatique commence au niveau le plus bas, dans la zone ensevelie—le pied du temple—où sont représentées les scènes cinématographiques d’actions karmiques positives et négatives. La base découverte en 1885 fut un choc pour les archéologues et offrit un clé de lecture des aspirations mystiques du monument, même si les raisons de sa dissimulation, par un remblai ajouté ultérieurement, restent inexpliquées.
Au fur et à mesure de la montée vers les niveaux supérieurs, le visiteur traverse des récits majeurs de la vie de Bouddha, y compris les vies antérieures (Jātakas), ainsi que ses enseignements spirituels et philosophiques. La dernière terrasse, dominée par un grand stûpa central entouré de 72 stûpas ajourés renfermant chacun des statues de Bouddha, symbolise l’ultime état de vacuité et de transcendance, spirituellement inaccessible mais palpable dans la présence mystérieuse des lieux.
Cette organisation architecturale incarne une cosmogonie complexe où chaque angle, chaque sculpture, chaque orientation possède une signification précise. Que ce soit par l’alignement avec les points cardinaux, l’agencement calculé des escaliers ou la taille rigoureuse des pierres utilisées, tout concourt à ériger un espace chargé de mystère mais aussi d’un savoir ancien et codifié.

Les révélations troublantes des bas-reliefs : une iconographie riche et énigmatique
Le long des galeries de Borobudur, plus de 2 670 bas-reliefs dépeignent avec détail la cosmologie et les enseignements bouddhistes au travers d’une succession de scènes narratives et symboliques. La richesse et la profondeur de ces sculptures furent longtemps méconnues avant la restauration progressive au XXe siècle, lors de laquelle elles révélèrent un pan méconnu de l’architecture et de la pensée javanaises de l’époque.
Les bas-reliefs narratifs sont organisés en séries clairement identifiables qui racontent, essentiellement, trois histoires fondamentales :
- Karmavibhangga : les 160 panneaux au pied enseveli illustrant la loi du karma, montrant des scènes de vies humaines marquées par des actions vertueuses ou condamnables, allant du meurtre au vol, mais aussi présentant les récompenses accordées aux bonnes actions.
- Lalitavistara : racontant la vie du Bouddha historique, depuis sa naissance comme prince Siddhartha, jusqu’à son éveil.
- Gandavyuha : détaillant la quête spirituelle de Sudhana, un jeune pèlerin à la recherche de la perfection de la sagesse, au fil de visites et d’enseignements reçus auprès de plusieurs maîtres.
Chacune de ces séquences s’inscrit dans un parcours initiatique qui guide le visiteur tout au long des terrasses, dans une progression métaphorique du monde des désirs à la transcendance. Les panneaux sont disposés selon un principe rituel, où la lecture se fait en respectant le pradakshina, la déambulation sacrée autour du sanctuaire.
Les scènes illustrent aussi bien des éléments religieux que des aspects du quotidien de la civilisation javanaise. Certaines représentent des voiliers austronésiens, des scènes de marché, des rois, des ascètes et des divinités, ce qui renseigne sur une culture foisonnante et imbriquée dans des échanges commerciaux et spirituels locaux.
La qualité stylistique des bas-reliefs témoigne d’un travail minutieux d’artisans qualifiés. Malgré la disparité apparente de styles et de détails, une unité artistique remarquable est préservée, signe d’une organisation consciente et coordonnée au sein de l’atelier de taille de pierre.
Le mystère s’épaissit toutefois avec la découverte, lors des fouilles, d’une galerie souterraine recouverte de bas-reliefs traitant principalement d’aspects sombres et terrestres de la vie. Leur ensevelissement pourrait traduire une volonté délibérée : occultation des souffrances du monde matériel pour mieux concentrer le pèlerin vers la lumière de la sagesse. Un voile lourd tombe sur cette intention, mêlant croyances métaphysiques et pratiques architecturales inconnues.
Le mystère de l’abandon puis de la redécouverte de Borobudur
Le site de Borobudur semble avoir été abandonné vers l’an 1100, alors qu’il vivait certainement comme un lieu central de culte bouddhiste et de pèlerinage. Les raisons de cet abandon sont enveloppées d’ombres presque impénétrables, entremêlées d’événements naturels et de mutations politiques et religieuses majeures dans l’archipel indonésien.
Durant cette période, le centre de pouvoir migrera vers l’est de Java, au sein d’autres dynasties, tandis que la région du Kedu connut une série d’éruptions volcaniques majeures, notamment du Merapi. Les cendres expulsées ont enseveli partiellement le temple, contribuant à sa dissimulation sous une jungle luxuriante.
Malgré cet effacement apparent, la mémoire populaire locale n’a jamais complètement occulté l’existence de ce monument. Deux chroniques javanaises du XVIIIe siècle relatent même des histoires de malédictions et de catastrophes associées au lieu, évoquant un sentiment de crainte mêlée de respect à l’égard de ces ruines anciennes, désormais perçues comme des loci de puissances surnaturelles.
La véritable redécouverte de Borobudur est attribuée à Thomas Stamford Raffles, gouverneur britannique de Java entre 1811 et 1816. Lors d’une inspection dans la région voisine de Semarang, il fut informé de l’existence d’un grand monument caché dans la forêt près du village de Bumisegoro. Envoyant un ingénieur néerlandais, H.C. Cornelius, sur place, la jungle fut défrichée péniblement par deux cents hommes pendant plusieurs mois avant de révéler l’immense sanctuaire. Cette découverte relança alors l’intérêt international pour l’archéologie et l’histoire ancienne de l’Indonésie, tout en posant les prémices d’un long travail de restauration.
La restauration initiale au début du XXe siècle permit de stabiliser la structure et de dégager la majorité des reliefs, mais elle fut entachée par des matériaux inadaptés causant de nouvelles dégradations. Un projet d’envergure mené entre 1975 et 1982, en collaboration avec l’UNESCO et le gouvernement indonésien, posa les fondations solides de la conservation du site et assura sa survie dans les décennies suivantes, jusqu’à son classement au patrimoine mondial en 1991.
Aujourd’hui, Borobudur reste le temple le plus visité d’Indonésie, mais un accès entièrement contrôlé depuis 2022 limite les risques de déstabilisation du monument et protège la mémoire inscrite dans ses pierres contre la dégradation humaine.
Les dimensions symboliques et géométriques : un mystère chiffré perpétuel
Au-delà de son aspect esthétique et architectural, Borobudur est une énigme mathématique aux proportions soigneusement calculées, liées à la cosmologie bouddhiste et aux croyances mystiques javanaises. L’architecte anonyme, parfois désigné dans les légendes sous le nom de Gunadharma, aurait employé des unités de mesure anthropomorphiques telles que le tala, basé sur la longueur du visage humain, pour poser les bases du temple.
Une investigation approfondie révèle des proportions récurrentes 4/6/9 utilisées dans diverses parties de la structure, chiffres symbolisant des aspects calendaires, astronomiques et spirituels. Le temple, conçu comme un corps humain sacré, est divisé verticalement en trois sections majeures comparables aux parties du corps : la base (pied), le corps et la tête, incarnant les étapes essentielles vers l’illumination.
Cette forme rappelle l’idée que le temple est également un mandala gigantesque où l’espace architectural sert de support à la méditation et à une quête spirituelle complexe. L’ensemble est orienté selon les points cardinaux, renforçant son caractère sacré et cosmique.
Le nombre de stûpas et de statues du site portent aussi une signification profonde. Les 432 statues de Bouddha, chacune manifestant différentes mudrās (gestes des mains), représentent les cinq directions sacrées, associées aux cinq Dhyani Bouddhas. De même, les 72 stûpas en forme de cloche sont distribués en cercles concentriques de 32, 24 et 16, chiffres multiples de 8, nombre sacré symbolisant l’éternité dans la tradition bouddhiste.
La symbolique des chiffres transcende la simple décoration et reflète une pensée cosmologique et philosophique sophistiquée, où chaque détail — des dimensions au nombre d’éléments — s’inscrit dans un univers mystique dont les clefs demeurent partiellement voilées par le temps.
| Élément | Quantité / Dimension | Signification symbolique |
|---|---|---|
| Plates-formes carrées | 6 | Rupadhatu, le monde des formes |
| Plates-formes circulaires | 3 | Arupadhatu, le monde sans forme |
| Statues de Bouddha au Rupadhatu | 432 | Représentation des mudrās cardinales |
| Stûpas sur les terrasses circulaires | 72 (32+24+16) | Symbolique du chiffre 8 et des directions sacrées |
| Hauteur maximale | 35 mètres | Sommet mystique vers l’illumination |
L’énigmatique triade religieuse : Borobudur, Pawon et Mendut
Le temple de Borobudur ne se singularise pas uniquement par son architecture et ses reliefs ; son implantation s’inscrit dans un ensemble religieux plus vaste situé dans la plaine de Kedu. Ce site sacré regroupe en effet deux autres constructions bouddhistes majeures : les temples de Pawon et Mendut. Leur alignement sur une même ligne droite, dont le tracé est d’une précision remarquable, continue de fasciner les chercheurs et nourrir les légendes locales.
Selon les traditions javanaises, une ancienne voie pavée aurait relié ces trois temples, facilitant un circuit de pèlerinage gradué. Chacun de ces temples symbolise une étape dans le cheminement spirituel du fidèle :
- Temple de Mendut : lieu de prière et d’apprentissage, chargé d’images de sagesse et de compassion.
- Temple de Pawon : intermédiaire entre le monde profane et le monde spirituel, avec une fonction initiatique.
- Borobudur : point culminant, représentant l’ultime perfection et la libération.
Ce triptyque reflète la coexistence pacifique et complexe entre les dynasties rivales Sailendra (bouddhiste) et Sanjaya (hindouiste) qui gouvernaient Java à cette époque. Ils ont peut-être œuvré à créer un parcours religieux balisé destiné à marquer leur influence et à perpétuer leur pouvoir sur l’âme javanaise. Le cloisonnement entre le bouddhisme et l’hindouisme sur Java du IXe siècle n’était pas aussi hermétique, comme en témoigne la coexistence détenteuse d’un syncrétisme religieux tangible.
Chacun de ces temples recèle aussi ses propres mystères et légendes, échappant à l’analyse rationnelle complète. Leur complémentarité religieuse, architecturale et symbolique donne une clé pour comprendre la dimension sacrée du mystère Borobudur, tout en rappelant que le lieu est aussi le produit d’une géopolitique ancienne et spirituelle lourde de sens.
Pourquoi Borobudur est-il considéré comme un mandala en trois dimensions ?
Borobudur est conçu comme un mandala géant, avec des terrasses carrées représentant la terre et des terrasses circulaires symbolisant le ciel. Cette configuration correspond à la cosmologie bouddhiste et sert d’outil de méditation et de cheminement spirituel vers l’illumination.
Quels mystères entourent la galerie enterrée du temple ?
La galerie enterrée, découverte sous la base, est couverte de bas-reliefs représentant les turpitudes du monde matériel. Sa dissimulation pourrait être liée à un désir de cacher les aspects sombres de la vie terrestre, ou à des raisons structurelles, rendant son objet exact encore inconnu.
Quel fut le rôle des dynasties Sailendra et Sanjaya dans la construction de Borobudur ?
Les Sailendra, bouddhistes, sont généralement crédités de sa construction. Cependant, ils coexistaient avec les Sanjaya, hindouistes, et le contexte politique favorisait une coexistence religieuse plutôt qu’un conflit. Borobudur s’inscrit donc dans une dynamique politique et culturelle complexe de cette époque.
Comment Borobudur a-t-il été redécouvert et restauré ?
Découvert en 1814 par une expédition menée sous l’impulsion de Thomas Stamford Raffles, le temple fut dégagé de la jungle et restauré dans la première moitié du XXe siècle. Une restauration majeure entre 1975 et 1982, en partenariat avec l’UNESCO, permit de stabiliser l’édifice et de préserver ses bas-reliefs pour les générations futures.
Quel est le lien entre Borobudur et la nature environnante ?
Construit sur une colline voisine d’un ancien paléolac, entouré de volcans actifs comme le Merapi, Borobudur est intimement lié à son environnement naturel. Cette nature tumultueuse contribue à son atmosphère mystérieuse et symbolise aussi la lutte entre stabilité spirituelle et instabilité terrestre.
Chercheur passionné par les mystères de France et du monde, j’explore archives, folklore, lieux hantés et légendes régionales pour raconter les secrets oubliés de notre patrimoine.

